| Négociations sociales et période de transition : pour une entreprise citoyenne |
| Écrit par Mansour M'henni |
En ce temps où l’initiative de l’UGTT pour le processus de transition démocratique enTunisie a l’aval et le soutien de la plupart des acteurs politiques, en cela qu’elle paraît au-dessus des stratégies politico-politiciennes et des calculs pré-électoraux, il est regrettable de voir certaines négociations sociales tourner à ce que d’aucuns appellent « un bras de fer » et d’autres nomment « un dialogue de sourds ».
Car en cette période difficile de notre histoire, grave et délicate pour une bonne gestion de la seconde étape de transition vers une société à même de retrouver son équilibre et son développement dans une dynamique débarrassée de l’autoritarisme et de la corruption, il est insensé de se retrouver dans une situation de bras de fer ou de dialogue de sourds, même si les apparences nous conduisent malheureusement à constater que c’est en gros dans cette situation qu’on est le plus souvent, sans même faire ce qu’il faut pour sortir du tunnel. Tel est en tout cas le principal constat au vu de la tournure que prennent parfois les discussions politiques ou les négociations sociales, à la manière dont dernièrement un grand homme d’affaires a réagi à la démarche de l’organisme syndical pour défendre les intérêts de ses affiliés. Il n’est pas de notre rôle ici de prendre parti pour l’une ou l’autre partie, car les vrais tenants et les aboutissants de l’affaire nous échappent sûrement. Cependant, nous ne pouvons manquer de souligner la gravité de la situation à laquelle a débouché la négociation : fermeture des entreprises, employés au chômage et cycle économique national perturbé. Il est vrai qu’une entreprise économique a ses contraintes et ne saurait fonctionner sans la logique du gain substantiel, une vraie logique du profit. Mais il n’est pas moins vrai que les salariés constituent la couche sociale la plus sensible et la plus vulnérable, bien qu’elle soit la plus généreuse en efforts et la plus portée sur le sens de l’abnégation et du sacrifice. Il est vrai que l’entreprise économique est un pilier important, essentiel même, dans la dynamique du développement intégral et que le secteur privé a, de ce point de vue, un rôle patriotique que personne ne devrait lui dénier. Mais il n’est pas moins vrai que sans la sueur des hommes et des femmes qui se vouent à l’effort ininterrompu et à l’application sincère, l’entreprise économique ne peut tenir, ni même l’économie nationale. Il est vrai enfin que l’homme d’affaire est dans le devoir de défendre vivement les intérêts de son entreprise. Mais il n’est pas moins vrai que les syndicats doivent défendre aussi vivement les salariés et les employés. Le pire dans tout cela serait donc que l’un et l’autre, le patron et le syndicat, se mettent à s’accuser mutuellement et à se traiter réciproquement de tous les noms, n’hésitant même pas à se taxer, chacun son vis-à-vis, des pires qualifications qui nous semblent déshumaniser la discussion et lui ôter cette intention qui devrait en être inséparable, celle de voir, à portée du regard, l’intérêt de la collectivité et l’essor national. Cela est normalement requis en période normale ; il l’est encore plus et impérativement en période difficile, indépendamment de l’autorité politique en place et des enjeux politiques sous-jacents aux tractations sociales. Pour tout dire, la solution nous semble résider dans une valeur centrale qui doit présider au comportement des deux parties : la valeur de citoyenneté. Projetée dans le cas d’espèce, cette valeur débouche sur une configuration entrepreneuriale de plus en plus réclamée, « l’entreprise citoyenne ». Celle-ci est appelée à continuer de fonctionner dans sa logique du profit, mais à le moduler en termes de socialité par une juste et régulière révision des salaires, proportionnellement aux gains réalisés et aux bénéfices totalisés, mais aussi par un investissement crédible et conséquent en projets sociaux à même d’ajouter une plus-value à la qualité de vie de ses salariés et employés, mais aussi à leur environnement social, urbain et naturel. Toutefois, l’entreprise citoyenne exige de l’employé et du salarié un engagement citoyen dans l’entreprise, l’obligeant, moralement d’abord, contractuellement au besoin, de se vouer au service de l’entreprise, de la défendre, de protéger ses intérêts et d’y fonctionner comme s’il en était le vrai propriétaire, ce qu’il est vraiment, d’une certaine façon. Le tout est sans doute de résoudre l’équation difficile, mais guère impossible, consistant à sauvegarder les intérêts du loup et ceux du berger. Pour cela il faudra seulement que le loup soit moins loup et que le berger soit, peut-être, un peu plus berger. Mansour M’henni |

En ce temps où l’initiative de l’UGTT pour le processus de transition démocratique enTunisie a l’aval et le soutien de la plupart des acteurs politiques, en cela qu’elle paraît au-dessus des stratégies politico-politiciennes et des calculs pré-électoraux, il est regrettable de voir certaines négociations sociales tourner à ce que d’aucuns appellent « un bras de fer » et d’autres nomment « un dialogue de sourds ».