Pour une libre pensée qui ne perd pas le sens du respect

Par Mansour M’henni
Curieuse et inquiétante est la situation où nous nous retrouvons dans une surdité absolue à la parole de l’autre pour peu qu’elle s’écarte des opinions qui nous commandent, du plus près de notre histoire comme du plus lointain de son écho.
Comment croire alors qu’une telle société puisse évoluer vers l’idéal d’une société de conversation ? Il y aura sûrement des gens qui penseront que je fais une fixation sur ce concept qui me travaille. Je le reconnais en effet car cette insensibilité à l’esprit de conversation me paraît à l’origine de plusieurs maux que nous trainons et de nombreux autres qui pourront surgir pour nous rendre la vie plus difficile.
Je ne reviens pas ici à des analyses approfondies de la pensée qui préside à ce concept et à son ambition civilisationnelle ; je me contenterai d’attirer l’attention sur des polémiques passionnément semées, souvent par des intellectuels suivis par leurs fans ou leurs adversaires du commun des gens, dans le labour des réseaux sociaux et de leurs pages à grand et malheureux attrait.
Je vois de plus en plus, chez nous, des collègues qui se font forts de dénigrer jusqu’à l’irrespect, des penseurs et des créateurs qui ont gagné l’approbation des compétences internationales les plus respectables en la matière. A l’occasion, même les écrits de ces penseurs qu’ils avaient un moment vanté, en classe ou en public, deviennent des « torchons » ne valant nulle considération, rien que parce que leur auteur a été doté d’une consécration émanant d’une instance intellectuelle et scientifique internationale.
Le motif déclaré : « Cette éminence n’est pas engagée dans la condamnation de tel pays ou tel autre jugé peu engagé au profit d’une cause juste ». Il est vrai que c’est d’une noblesse d’âme que de défendre les opprimés et les démunis, mais savons-nous de près ce que chacun fait dans ce sens ? Les dénigreurs eux-mêmes, se posent-ils la question de savoir ce qu’ils apportent à ces causes.
Ils me diront : les mots sont une arme ! Je dis que des mouvements solidaires de collecte de fonds de soutien ou d’autres formes d’appui valent mieux que leurs propos critiques qui ne font que rallumer et attiser les feux de la haine et ce qui s’en suit.
Rappelons-nous ce précieux aphorisme : « Haïr, c’est se punir soi-même ». C’est aussi le même état d’esprit qui me semble présider à la polémique passionnée, jusqu’à la déraison, provoquée par le statut d’une collègue de l’université tunisienne ayant procédé à la critique d’une figure symbolique de la culture arabo-musulmane, dans un style sarcastique qui ne peux pas laisser indifférente une large couche de la population tunisienne, sans doute aussi de nombreuses personnes dans d’autres pays. Je le dis franchement : les mots choisis par la collègue en question et leur formulation sont inappropriés et l’argument de l’ironie littéraire ne vaut pas dans ce genre d’écrit qu’elle a adopté.
L’ironie littéraire est créative et nous l’avons vue donner ses effets dans plusieurs textes inoubliables, dont L’Épitre du Pardon (Risalat Al Ghoufran) d'Abou al-Alaa al-Maari. Mais, d’un autre côté, cela ne lui interdit pas sa liberté de pensée, dans une société majoritairement inscrite dans le respect absolu de ce qui lui paraît relever du sacré. Encore faut-il y mettre la forme : le langage du respect.
Les termes de la révision de la place et de la nature du sacré sont peut-être à redéfinir à chaque époque sans affecter les repères illuminés ni les constantes indiscutables de la foi. Mais cela devrait se faire dans la sérénité conversationnelle et dans la relativisation des choses. Or les commentaires qui ont suivi la publication du statut de notre universitaire sont allés beaucoup plus loin dans l’irrespect de la forme.
D’autres personnalités ont été mêlées au bannissement scandé par une foule au bord de l’hystérie ; une famille entière est condamnée sur la base d’interprétations ou de calomnies montées de toute pièce ! Les pires expressions sont effrontément alignées dans l’irrespect de tout, même des valeurs commandées par la religion dont certains se proclament d’emblée les défenseurs inaliénables.
Pour finir, ce que j’aimerais voir prévaloir dans mon pays, c’est que chacun défende ses valeurs et ses symboles sans se sentir le devoir de les imposer à autrui. Si ces valeurs sont partagées dans une nation, elles sont à défendre par la loi, en cas d’impossibilité d’aboutissement de l’échange conversationnel. Pour tout dire en bref: Oui pour une libre pensée qui ne perd pas le sens du respect.











