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Chronique20/05/2019 à 12:43

Procès de Bourguiba ! Procès de qui ?

Procès de Bourguiba ! Procès de qui ?

Par Mansour M’henni

J’ai suivi comme plusieurs tunisiens les nombreux commentaires, divers et divergents, sur une démarche récemment entreprise par je ne sais quelle instance, pour faire « le procès de Bourguiba ».

 Chacun y est alors allé de son petit bonhomme de chemin, qui dans une argumentation de défense, qui dans une rhétorique d’accusation. Ecartelées entre les deux forces contraires, certaines valeurs sociétales semblent se déchirer comme le serait le tissu d’une banderole représentant le drapeau d’un pays, livrée aux forces impétueuses des quatre vents.

J’avais écrit précédemment, dans des circonstances semblables, qu’il n’est de l’intérêt de personne et surtout pas de la patrie, de diaboliser ni de prophétiser certains de nos héros ou certaines figures de proue de notre Histoire. Celle-ci se charge d’ailleurs, quand il le faut, de donner à César ce qui est à César, indépendamment des humeurs, des combines ou des motivations diverses des uns et des autres.

J’avais rappelé, à l’occasion de ces écrits, cette image ô combien symbolique et représentative d’un état d’esprit de la Tunisie du milieu du XX° siècle, en ces temps où tous les objectifs étaient fixés sur la libération du pays. Il s’agissait d’un petit tableau de fortune, comme on en vendait sans doute dans les marchés publics, portant, en haut à gauche, les portraits de quatre personnalités politiques classées dans cet ordre hiérarchique : Habib Bourguiba, Salah Ben Youssef, Farhat Hached et Hédi Chaker. A droite l’image féminine symbolisant la Tunisie élancée vers l’avant avec son drapeau rouge. Le Tout sur un fond donnant vers un jaune marron comme pour insinuer une certaine couleur de la terre fertile. C’était dans le respect de ces quatre héros que vivait mon père l’analphabète et qu’il m’avait élevé. N’empêche qu’au somment du conflit entre les deux premiers, les deux seconds ayant laissé la vie dans leur lutte pour la patrie, c’est du côté de Bourguiba que penchait la balance de mon père. Avec le temps, la mienne aussi.

En effet, du point de vue civilisationnel et de celui du projet sociétal, Bourguiba a fini par concrétiser la synthèse de la pensée réformiste tunisienne, en rupture avec tout sectarisme et de tout fanatisme, et dans la logique évolutive du progrès et de l’Histoire. Ben Yroussef lui-même y était en plein avant qu’il ne subisse une autre influence ayant caressé dans le sens du poil sa forte ambition du leadership national. Quant à l’élimination des adversaires politiques, jamais approuvée du point de vue éthique et humain, mais forcément dans l’entremêlement inévitable du personnel avec le projet collectif, comme il en est presque toujours dans la concurrence politique non contrôlée, il est difficile de trancher objectivement pour une décision juste, celle-ci étant impossible en raison de l’influence déterminante du contexte et des objectifs fixés.

Presque tous les spécialistes en histoire de la Tunisie contemporaine sont catégoriques quant à l’entêtement de Ben Youssef à céder à toutes les invitations qui lui avaient été adressées et à toutes les intercessions pour sauvegarder la cohésion de l’équipe dirigeante de l’époque, au-delà des conflits de tous ordres. A ne pas oublier l’appel franc de Ben Toussef à l’assassinat de Bourguiba, appel publié par le journal pro-yousséfiste, en l’occurrence As-Sabeh, à l’aube même de l’indépendance. N’oublions pas les trois tentatives de meurtre, semble-t-il, auxquelles le frère d’hier devenu l’ami et complice de Jamel Abdennasser ne serait pas étranger. « Dans la politique machiavélique, à la guerre comme à la guerre, tuer pour ne pas être tué »: un constat aussi vrai que malheureux.

Quant à l’aveu par Bourguiba de son implication dans le meurtre de Ben Youssef, dans un fameux discours devant des étudiants, il est vraiment tiré par les cheveux parce que le bon accueil de la disparition d’un adversaire, jugée heureuse pour l’intérêt commun, n’est pas forcément un aveu d’implication personnelle dans l’opération. Tout cela pour dire le caractère aléatoire de toute interprétation qui, dans ce cas, voudrait passer pour indiscutable et juste.

Dire que les parents de Ben Youssef ont le droit de savoir peut se justifier, s’ils le réclament (Qui ?), mais cela ne devrait pas s’appeler le procès de Bourguiba, ce serait plutôt : « La quête de la vérité pour retrouver l’unité ». A ce dessein, c’est de gens partiaux, honnêtes et spécialistes d’Histoire et de justice, démocratiquement sélectionnés, qui devraient avoir la charge et la responsabilité de l’entreprise.

Or, tel que cela se passe aujourd’hui, des questions se posent : « Par quels moyens établir la vérité en l’absence de tout acteur de l’opération ? ». « Pourquoi maintenant, à quelques mois d’une importante échéance électorale, cruciale pour l’avenir du pays ? » La réponse paraît simple : certaines gens devant, pour un temps, leur pouvoir absolu à certaines mouvances politiques s’octroient encore, en dehors de toute légitimité constitutionnelle, l’autorité d’être juge et partie dans un procès farcesque cherchant à rendre un service pré-électoral aux amis et soutiens d’hier, quitte à ramener le pays, pour se faire, à une scission déjà vieille de plus d’un demi-siècle. Au moment même où la patrie a besoin de toute son unité, dans la différence et dans la liberté d’appartenance, pour instituer et assurer une marche crédible vers la transition démocratique.

Sans doute devrait-on se demander alors si celui qui est vraiment en procès  n’est pas celui-là même qui se croit légitimé de faire le procès d’autrui !

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