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Chronique27/06/2018 à 09:03

Le rapport de la COLIBE, parlons-en

Le rapport de la COLIBE, parlons-en

Par Mansour M’henni

Comme promis dans la chronique précédente, l’intérêt sera porté, dans la présente, sur le rapport de la Commission des libertés individuelles et de l’égalité (Colibe), rendu public le 12 juin en cours sur le site officiel de ladite commission, ne manquant pas depuis d’aviver une polémique dont les étincelles continuent de parsemer les médias et les réseaux sociaux ainsi que certains lieux du débat public, donnant le sentiment d’une vraie division de la population tunisienne en deux parts quasiment inconciliables.

C’est que, comme précisé au terme de la chronique précédente, le rapport de la COLIBE est initiateur d’une importante logique de société, pour beaucoup analogue à la logique ayant présidé à la promulgation du Code du statut personnel en août 1956. En ce temps-là, la Tunisie naissait à son indépendance et en même temps à la concrétisation de son modèle spécifique d’une société moderne, ne rompant pas avec son identité musulmane, mais la fécondant de la raison d’historicisme et du sens du progrès. En ce temps-là aussi, il y avait Bourguiba, certes une personnalité exceptionnelle, mais lui-même le produit et la synthèse d’une pensée réformiste portant le cachet de l’ouverture et de la modération. D’aucuns ont voulu, récemment, dans la foulée des événements de 2011, habiller les réalisations de Bourguiba de l’accoutrement de la dictature, détournant ainsi le regard objectif de ce qui, historiquement, avait rendu possibles et Bourguiba et ses réalisations. Or Bourguiba est bien une école, malgré les aléas de ses dernières années au pouvoir, et ce n’est pas étonnant qu’après lui on veuille s’en inspirer pour continuer la dynamique réformiste de la société tunisienne. C’est encore moins étonnant qu’un de ses disciples, en l’occurrence Ben Ali, lui ait emboîté le pas à ce propos, bien que timidement et avec moins de verve, après quelques années d’hésitation, et qu’un autre disciple aujourd’hui, Béji Caïd Essebsi, veuille initier une dynamique analogue à la démarche de Bourguiba, mais en contexte d’allure plus démocratique.

En créant la COLIBE et en la chargeant du dossier qui est le sien, le Président de la République se doutait bien des difficultés et des oppositions que les propositions de cette commission allaient rencontrer. Sans doute, plus même que la mise en application systématique de ces propositions, voulait-il d’abord secouer les consciences citoyennes et provoquer un vrai débat de fond, après celui suscité par la nouvelle constitution. D’ailleurs, le chemin est encore long pour parler de décisions, de décrets ou de lois ; à présent, c’est la discussion qui compte, pourvu qu’elle soit de nature conversationnelle et non de nature conflictuelle. Rester dans le débat, sans passer au combat. Voilà le vrai chemin vers la démocratie !

Malheureusement, tout porte à croire que cette culture de la conversation sereine ne caractérise pas tellement la transition démocratique entamée après 2011 au nom d’une révolution, amplement affublée d’une toge politicarde, au mépris de ses raisons profondes et de sa nature propre qui est en rupture avec l’idéologisation classique. N’empêche qu’il est salutaire pour la Tunisie de demain de replacer l’échange et la conversation autour du rapport de la COLIBE, dans le sens et dans l’essence qui sont les siens : ceux d’une vision futuriste de la société tunisienne. Celle-ci pose la question essentielle du rapport de la citoyenneté à la foi et de celui de l’Etat civil à la religion.

Remarquons d’emblée que la foi est d’abord un exercice individuel de l’interaction de l’être humain avec le divin, c’est pour cela que la foi est profonde, intériorisée jusqu’à la communion, et que Dieu seul est à même d’en juger, libre à lui, dans l’Au-delà, d’être clément avec le sujet humain ou de le sanctionner pour ses méfaits. N’empêche que les cas d’intelligence sociale, contextuellement évoqués dans le texte religieux, peuvent inspirer analogiquement l’éthique et même la pratique de la gestion des rapports sociaux, non le modèle de société qui doit rester de nature civile. En conséquence, toute tentative de renseigner la société en référence à la religion reste relative, de dimension juste humaine, ne pouvant nullement se cristalliser en une loi immuable. Tenez ! Prenons le cas du jeûne supposé, chaque jour du mois de Ramadhan, commencer à l’apparition du jour et finir à la tombée de la nuit : qu’en ferait-on alors aux pôles nord et sud où le jour et la nuit peuvent durer six mois chacun ? C’est juste un cas extrême pour souligner la nécessité de relativiser les questions de cette nature et pour justifier l’importance salutaire de l’Ijtihad.

En définitive, au-delà de questions ponctuelles et presque subsidiaires, la vraie question de la COLIBE elle-même (autrement dit de l’initiative présidentielle) et de son rapport publié, c’est bien celle de deux façons de concevoir la nature de la relation à établir entre le modèle d’une société et sa gestion : dans un cas on est de l’ordre de l’humain, tout relatif même dans son ambition démocratique, de l’autre on est dans une suprématie du transcendantal comme frein de toute évolution sociétale et comme immobilisation dans un modèle des temps perdus qui, examinés de près, laisseraient voir combien ils n’avaient peut-être pas été pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Parlons-en donc sereinement, davantage avec la conviction que chacun peut-être appelé à changer d’avis et non avec la foi que certains détiennent une vérité immuable devant les autres qui ne peuvent être qu’ignorants ou hérétiques ! Autrement dit : conversons, car c’est de la conversation que l’entente peut se réaliser dans un système aussi démocratique que possible. 

Economique Jawhara FM

jmc
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